Le premier Tango chanté - par Carlos Gardel - Mi noche triste

4 septembre 2008 Publié dans Culture-Coutumes, Histoire, Tango

Les historiens qui étudient le tango s’accordent à dire que ce Mi noche triste marque un moment clé et un tournant dans son histoire.

Carlos GardelMi noche triste est en effet le premier tango chanté, interprété par Carlos Gardel, il fera école par la suite puisqu’il servira de modèle tant au niveau de sa composition, des paroles que de son interprétation. Le tango clame un drame intime, des amours perdus, des tromperies, des séparations, des rendez-vous manqués… dont l’interprétation du chanteur est volontairement dramatisé pour lui donner cette tonalité singulière.

Il se termine le temps de la vieille garde, le tango musical interprété par un trio de violon, flûte et guitare laisse la place à la nouvelle garde, le tango-chanson qui garde ces mêmes instruments en lui rajoutant le piano et le bandoneón.

En 1916, Pascal Contursi a mit en parole la mélodie Lita composée l’année précédente par Samuel Castriota en la rebaptisant Mi noche triste. Carlos Gardel l’a inauguré en 1917 au théatre Maipo (447, rue Esmeralda) et l’a enregistré la même année.

 

 

 


Mi noche triste

Paroles

Percanta que me amuraste           Femme qui m’a abandonné
en lo mejor de mi vida,                au meilleur moment de ma vie
dejándome el alma herida           me laissant l’âme blessée
y espina en el corazón,                et des épines dans le cœur,
sabiendo que te quería,               sachant que je t’aimais,
que vos eras mi alegría               que tu étais ma joie
y mi sueño abrasador,                et mon rêve enflammé,
para mí ya no hay consuelo         pour moi il n’y a déjà plus de consolation
y por eso me encurdelo               c’est pour ça que je m’enivre
pa’olvidarme de tu amor.            pour oublier ton amour.

Cuando voy a mi cotorro            Quand je m’en vais à ma chambre
y lo veo desarreglado,                 et que je la vois en désordre,
todo triste, abandonado,             toute triste, abandonnée,
me dan ganas de llorar;              cela me donne envie de pleurer;
me detengo largo rato                je m’arrête de long moments
campaneando tu retrato             hypnotisé devant ton portrait
pa poderme consolar.                 pour pouvoir me consoler.

Ya no hay en el bulín                  Et il n’y a déjà plus dans l’appartement
aquellos lindos frasquitos            ces jolis flacons
arreglados con moñitos               rangés comme les petits singes
todos del mismo color.                tous de la même couleur.
El espejo está empañado            Le miroir est embué
y parece que ha llorado              comme si il avait pleuré
por la ausencia de tu amor.        de l’absence de ton amour.

De noche, cuando me acuesto    La nuit, quand je me couche
no puedo cerrar la puerta,          je ne peux fermer la porte,
porque dejándola abierta            parce qu’en la laissant ouverte
me hago ilusión que volvés.       cela me donne l’illusion que tu reviennes.
Siempre llevo bizcochitos           J’emmène toujours des biscuits
pa tomar con matecitos              pour accompagner le maté
como si estuvieras vos,              comme si toi tu aurais été là,
y si vieras la catrera                   et si tu voyais le lit
cómo se pone cabrera                comment il s’énerve
cuando no nos ve a los dos.        quand il ne nous voit pas tous les deux.

La guitarra, en el ropero              La guitare, dans le placard
todavía está colgada:                   est encore suspendue:
nadie en ella canta nada               personne ne chante en elle
ni hace sus cuerdas vibrar.          ni fait vibrer ses cordes.
Y la lámpara del cuarto                Et la lampe de chevet
también tu ausencia ha sentido     a aussi senti ton absence
porque su luz no ha querido          parce que sa lumière n’a pas voulu
mi noche triste alumbrar.             illuminé ma triste nuit.

Décryptage et explication:

Dans ce tango, l’auteur se réfère à la solitude du porteño, alors peuplé de près de 50% d’immigrants de toutes les nationalités, dans une ville où il y avait 25% plus de femmes que d’hommes. Les autorités avaient autorisé l’ouverture de protibulo (bordels) pour mieux gérer (ou exploiter) ce phénomène. La condition des célibataires étant terrible finalement et le tango s’en réfère a ces effets (et non ses causes). Ainsi l’auteur renvoie les portenos à cette image réaliste de leur situation, à leur triste nuit, à leur propre tristesse.

Mi noche triste  fait référence à la femme au travers des objets qui lui appartenait (frasquitos, moñitos, espejo et le mate). Ensuite, les différentes strophes parlent d’une certaine joie dans l’évocation de son amour, et passe à la tristesse puis à la désolation. Notamment au travers des mots de lunfardo* utilisés pour décrire et parler de sa chambre qui revêtent différentes connotations (cotorro, en lunfardo il a une connotation de chaleur humaine , de compagnie féminine, puis il se transforme en un simple bulín, une chambre de célibataire, et plus loin en un cuarto sombre et froid, une simple chambre vide.

*Lunfardo: l’argot porteño
Percanta: mujer/femme d’un point de vue amoureux
Amurar: abandonar/abandonner
Encurdelo, de encurdelarse, emborracharse/se saoûler, s’enivrer
Cotorro: cuarto, habitación/chambre de célibataire
Campaneando, de campanear: mirar/regarder
Bulín: cuarto, habitación/chambre
Catrera: cama/lit

 

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